L’Année alcoologique 2016

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 L‘Année alcoologique 2016

La Fondation pour la recherche en alcoologie a demandé à trois membres de son comité scientifique de résumer ce qui leur est apparu comme les faits marquants de la recherche sur l’alcool en 2016. Philip Gorwood, psychiatre et addictologue, Marie Choquet, épidémiologiste et Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, proposent leur lecture de ce qu’il faudra retenir selon eux des nombreux travaux publiés cette année.

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Sciences biomédicales : quelques travaux majeurs en 2016

L’année 2016 a été marquée par l’arrivée de nouveaux critères américains et d’une nouvelle appellation de l’alcoolisme (le DSM-5), le « trouble de l’usage d’alcool ». « Cette nouvelle critériologie, plus sensible (seuls deux critères requis sur 11), amène à une prévalence sur la vie plus élevée (29 % !), mais aussi à un taux de prise en charge de ces sujets plus faible (20 %) » note Philip Gorwood, psychiatre, alcoologue et président du comité scientifique de la Fondation.
Parmi les travaux notables de l’année, une première étude randomisée et contrôlée montre l’efficacité du baclofène à haute dose. Une autre étude prospective large (115 000 sujets de 12 pays différents) avec un suivi de 4 ans, a permis une analyse fine des diverses conséquences sur la santé de la consommation d’alcool, en confirmant les effets positifs sur le plan cardiovasculaire et négatifs sur les cancers liés à l’alcool. « Ce sont les études de ce type, de forte puissance, qui permettent de préciser les effets variables de l’alcool sur la santé » remarque Philip Gorwood.
L’arrivée des progrès de l’épigénétique dans l’alcoolisme est illustrée par la première étude d’envergure pan-génomique (sur tout le génome), ne portant pas sur les variants génétiques mais sur les facteurs qui en régulent l’expression (épi-génétique). Elle a permis d’identifier 140 sites du génome qui sont « régulés » différemment chez les consommateurs d’alcool, deux de ces sites concernant les récepteurs GABA qui sont impliqués dans le sevrage d’alcool et son traitement. Enfin, une étude sur un modèle animal a permis de montrer que le binge drinking à l’adolescence pourrait bien avoir des effets à long terme (via un mécanisme épigénétique). Celui-ci induirait une hypersensibilité des récepteurs dopaminergiques dans le cortex préfrontal, qui est l’une des voies majeures impliquées dans la vulnérabilité à l’alcoolo-dépendance.

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Epidémiologie : des résultats éclairants sur le jeune adolescent et l’alcool

L’année 2016 a été marquée par la publication des résultats de l’enquête ESPAD (European School Survey on Alcohol and Others Drugs) conduite auprès des jeunes scolarisés de 16 ans dans 35 pays européens depuis 1995. Pour Marie Choquet, épidémiologiste et membre du comité scientifique de la Fondation, qui a initié les premières études de ce type en France, « on constate une baisse de la consommation d’alcool et des ivresses dans un contexte de baisse générale de tous les produits ».  Par ailleurs, comparée aux autres pays européens, la France reste n°1 de la consommation de cannabis, n°4 pour le tabac, n° 15 pour la consommation d’alcool et n° 23 pour les ivresses. « Nous gardons ces positions depuis plusieurs années : en tête pour les drogues illicites, mal placé sur le tabac et dans la moyenne ou un peu en dessous pour l’alcool » note Marie Choquet en remarquant que, contrairement à ce que l’on entend parfois, le modèle anglo-saxon de binge drinking n’est pas encore de règle parmi les jeunes Français.
Dans la littérature internationale, on constate un nombre croissant d’études sur la violence subie, les troubles somatiques et la consommation de substances à l’adolescence. Une étude réalisée au Canada, où les études longitudinales sont très nombreuses, montre clairement une séquence débutant par la victimisation et la dévalorisation de soi avant 14 ans, le déclenchement d’idées suicidaires puis la consommation de substances, dont l’alcool. « L’une des causes de la consommation élevée est bien la violence subie, ce qui devrait conduire à lutter contre celle-ci par l’écoute et la prévention », souligne Marie Choquet.
Une revue de littérature confirme aussi qu’il n’y a pas dans les pays développés (contrairement aux pays en voie de développement) de relation entre le binge drinking et le statut socio-économique des parents. La consommation excessive des adolescents n’y est pas propre aux milieux défavorisés. Enfin, sur la relation entre la consommation, l’influence des pairs et celle des parents, une nouvelle analyse vient confirmer l’importance du rôle des parents. En effet, lorsqu’ils affirment leur interdiction de boire aux plus jeunes (14 ans), l’influence des pairs est nettement moindre.

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Sciences sociales : vers une stimulation des recherches sur l’alcool et les addictions

Au chapitre des sciences sociales, on notera un numéro de la revue de la BNF (N°53 – Bibliothèque Nationale de France) consacré à l’ivresse, dans lequel plusieurs historiens, dont Arlette Farge, spécialiste du XVIIIème siècle, se sont penchés sur ce thème avec des approches qualitatives et descriptives particulièrement intéressantes. Par ailleurs, l’installation d’une antenne de la Mildeca à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), pour stimuler la recherche en sociologie, histoire, anthropologie et ethnologie dans le champ des addictions, permet désormais la tenue de séminaires rassemblant de nombreux chercheurs, par exemple sur des thèmes comme « Femmes et alcool ».
« Il est essentiel pour le développement des sciences sociales en alcoologie, et plus généralement dans le domaine des addictions, qu’il existe un tel lieu à même de centraliser les thèses et stimuler les recherches » explique Véronique Nahoum Grappe, vice-présidente du comité scientifique de la Fondation, anthropologue et chercheur à l’EHESS. En effet de nombreux travaux en histoire sociologie ethnologie paraissent régulièrement mais restent enfermés dans leurs champs spécifiques disciplinaire et thématique.
Pour Véronique Nahoum-Grappe, la grande avancée scientifique récente réside dans l’épigénétique, qui permet un lien entre les sciences biologiques et les sciences sociales, dans son articulation à venir avec la problématique des « neurones miroirs », chaînon manquant entre culture et personnalité.  Avec une multiplication des travaux spécifiques hétérogènes concernant des groupes sociaux et culturels très différents les uns des autres, la possibilité de comparer les situations permettra de mettre en place une anthropologie de l’alcool de plus en plus fondée. Seule solution sérieuse pour dépasser les seules condamnations, souvent utiles en un premier temps aux plans thérapeutiques et mieux expliquer notamment le rôle de l’alcool et des autres psychotropes dans la société. L’implication de jeunes chercheurs s’intéressant désormais à ces questions devrait permettre d’y parvenir. Des thématiques plus signifiantes pourront alors émerger comme par exemple la question de la nuit, que l’on peut décrire ethnologiquement comme « une niche des conduites d’excès » : cette thématique est en passe de devenir un objet de recherche pluridisciplinaire rassemblant de nombreux acteurs au plan des institutions municipales, sous l’impulsion notamment du Forum Français pour la Sécurité Urbaine.