LECTURE GENREE DE L’HISTOIRE DU BOIRE

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Didier Nourrisson

Introduction

L’histoire du boire peut se décliner sous l’angle du genre, c’est-à-dire au masculin et au féminin. Il s’agit ici de réaliser un parcours historique de la construction sociale de la différence des sexes en matière d’alcoolisation. Cette évolution d’appréhension, d’appréciation, court sur les cinq siècles qui précèdent le nôtre. Elle permet de jauger, de juger notre héritage en la matière. Et comme il s’agit de représentation, la « parole » est souvent donnée aux artistes.

Le XVIème siècle : La renaissance des mythes et la naissance de l’Homme

Au XVIème siècle, celui de la Renaissance, les mythes refont surface. Ils sont toujours révélateurs de la réalité d’une société à un moment donné, à l’image des rêves pour un individu, car les rêves font partie de la réalité de la personne.

 

En matière de consommation, ces mythes viennent de l’Antiquité païenne et de la Bible, comme celui d’Eve, qui donne une image de la femme fatale à l’homme et à la société, qu’elle entraîne dans une consommation abusive, car interdite, qui les a chassés du paradis. Pandore, quant à elle, ouvre la fameuse boîte, laissant s’échapper tous les vices et plaies de l’humanité. Eve et Pandore trouvent d’ailleurs leur contraction dans un célèbre tableau de Jean Cousin l’Ancien (v.1490-v.1560) intitulée Eva Prima Pandora (doc.1). Il s’agit peut-être du premier nu (« prima ») de l’histoire de la peinture française (le second serait la Dame au bain de François Clouet). Dans une grotte, qui matérialise la terre, une femme nue est allongée sur sa droite, le corps de face, la tête de profil, le sexe voilé d’un linge. La double symbolique mythologique est évidente : le crâne qui signifie la fin, le serpent enroulé autour du bras pour dire la tentation, la branche de pommier, référence à la pomme du péché originel, l’aiguière, qui représente la boîte de Pandore et peut-être le vin fatal.

 

Car la femme, fatale à l’humanité, peut être aussi sa chance de survie, à l’image de la « nouvelle Eve », Marie. La Vierge est toujours considérée à la fois comme sainte et saine femme, qui va consacrer sa vie à son fils, lequel l’éduquera (doc.2). Elle est ainsi placée dans une situation de soumission et d’obéissance et fournira une image mythique de la femme tempérante qui sait s’abstenir pour mieux « suivre », en quelque sorte. Anne de Bretagne, dans son livre d’heures, illustré en 1500 par Jean Bourdichon, devait s’en souvenir : respecter les normes sociales pour mieux s’élever.

 

Le XVIème siècle constitue également le moment où l’homme cesse d’être une simple créature de Dieu pour prendre de l’humanité, c’est-à-dire de l’autonomie par rapport à la divinité et aux forces supranaturelles. Ce nouvel homme est illustré par le fameux dessin de Léonard de Vinci (doc.3) : un nu intégral (cette fois, le sexe, masculin, est découvert) qui tient à la perfection de ses mensurations et par un dessin de Minniti (1690) proposant la première figuration des circuits de la circulation sanguine, qui peut véhiculer l’alcool (doc.4). Le propre de l’homme n’est pas le rire, comme le dit Rabelais, mais le « boire ». Rabelais crée en effet l’homme buveur, qui sait boire et manifeste son savoir-être en société par la boisson. Dans son Pantagruel (1532), il insiste : «  Nous maintenons ici que non pas rire, mais boire est le propre de l’homme. Je ne dis pas boire simplement et absolument, car aussi bien des bêtes boivent, je dis boire du vin bon et frais ». L’homme doit être jovial, convivial et savoir boire en même temps qu’il sait vivre. Tout le propos humaniste de Rabelais est là.

 

A la même époque, Montaigne s’attache à montrer que la femme est le contraire de l’homme. La buveuse apparaît, de la même façon, comme l’inverse du buveur. A lui, la sympathie ; à elle, le rejet. Dans son chapitre des Essais sur « l’yvrongnerie », Montaigne actualise le thème en humanisant ce mot « ivrognerie », laquelle cesse alors d’être un péché contre Dieu, ce qu’il était depuis le XIIIème siècle après que les Bénédictins aient créé ce péché de gourmandise. L’ivrognerie devient un vice grossier et brutal, c’est-à-dire un « mal comportement » dans la société. Le seul exemple fourni par Montaigne – et pourtant l’Antiquité n’est pas avare – est un exemple féminin de son temps. La buveuse se trouve ainsi publiquement dénoncée comme extérieure aux normes sociales et aux codes de conduite en société : elle est « prise de boisson », comme elle pouvait être au temps de « l’infélicité des Goths » possédée du Diable. Et le sexe n’est pas loin du boire. On peut remarquer que ce n’est qu’à la fin du texte que l’on apprend pourquoi la femme s’est retrouvée enceinte : Il s’agit en quelque sorte du premier viol sous influence dénoncé ici. Mais en fait, le scandale réside, non dans l’ivresse de la femme, mais dans son non-respect des normes de la conjugalité et de la sexualité. L’histoire se termine bien, toutefois, puisque l’auteur écrit que le couple s’est marié, laissant supposer qu’ils ont eu de nombreux enfants. L’auteur affirme ainsi un retour à la « bonne » société par le rejet de l’excès de boisson.

 

  • « L’yvrongnerie entre les autres me semble un vice grossier et brutal (…).
  • Et ce que m’aprint une dame que j’honore et prise fort, que près de Bordeaux, vers Castres, où est sa maison, une femme de village, veusve, de chaste réputation, sentant les premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines, qu’elle penserait estre enceinte si elle avait un mary. Mais, du jour à la journée, croissant l’occasion de ce soupçon, et ne fin jusques à l’évidence, elle en vint là de faire déclarer au prône de son église, que qui serait consent de ce faict, en l’advouant, elle promettait de lui pardonner, et s’il trouvait bon, de espouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, déclara l’avoir trouvé un jour de feste, ayant bien largement prins son vin, endormie en son foyer si profondément et si indécemment, qu’il s’en peut servir sans l’esveiller.
  • Ils vivent encore mariez ensemble ».

 

(Montaigne, Essais, 1582)

 

Le XVIIIème siècle, la raison à l’épreuve de la « combustion humaine spontanée »

Ces deux personnages, le buveur et la buveuse, vont continuer d’exister au fil des siècles. Régulièrement, ils font l’objet d’une dénonciation sociale, car les rixes, les trafics sexuels sont le lot commun des lieux du boire, les cabarets, qui se diffusent de manière irrésistible. La peinture flamande et hollandaise témoigne à l’envi de cette prise de risque avec la boisson. Pieter de Hooch, avec La buveuse (1658), montre les excès sexuels et alcooliques des filles de cabaret (doc.5). Au même moment, le français et catholique Nicolas Tournier (1590-1639) réalise sa Réunion de buveurs qui « portent une santé » au spectateur (doc.6). Il ne montre pas une seule femme, preuve qu’une femme n’était pas pensable et donc pas représentable en train de boire. Dans sa Compagnie à table, Nicolas Tournier met bien en scène une femme mais devant une assiette de poulet et non, à la différence des commensaux, avec un verre. Au XVIIIème siècle, le temps des Lumières, les femmes se mettent, semble-t-il, à boire en public. Sous Louis XV, une dame noble de Laval annonce la mort de sa tante en ces termes : « elle s’était mise à l’eau-de-vie qui est la fin des ivrognes. Sa soeur résiste mieux, mais le médecin m’a dit qu’elle n’en avait pas pour longtemps. Que c’est une cruelle passion et qu’elle est commune ! »[1]. Watteau, que l’on avait mieux considéré pour ses tableaux élégiaques, produit même, « à la sanguine », La buveuse vers 1712 : une femme est tombée et nous tourne le dos (de honte ?) ; elle n’a pas échappé son verre et le tend même pour qu’on le remplisse encore (doc.7). Les médecins humanisent encore davantage la buveuse en évoquant la consommatrice excessive. Ils déclarent une maladie particulière qui est la « combustion humaine spontanée » : les femmes prises de boisson se mettent à flamber de nuit, dans le secret de leur maison, de façon spontanée, au point qu’on ne retrouve au matin qu’un petit tas de cendres, seules les extrémités du corps n’ayant pas été consumées. Ces buveurs excessifs sont toujours des buveuses et souvent des femmes seules, ce qui est très significatif. L’idéologie de la combustion humaine spontanée, partagée ne l’oublions pas par le monde scientifique, passe le siècle de la raison et reprend avec le romantisme.

 

« Il existait, en 1839, à Annecy, une veuve B. , âgée de 74 ans, fort adonnée à boire. Un soir, vers six heures, elle rentra chez elle complètement ivre ! … Le lendemain matin, les voisins ne la voyant pas ouvrir les volets de sa maison frappèrent d’abord et ensuite enfoncèrent la porte. A leur entrée, un spectacle horrible s’offrit à leurs yeux étonnés. Ils virent à quatre ou cinq pas de la cheminée, un monceau de cendres à l’un des bouts duquel une tête, un cou, l’extrémité supérieure d’un tronc et un bras, le tout hideusement charbonné par l’action du feu ; à l’autre bout, on voyait les jambes et les pieds à demi brûlés. Dans tout l’appartement, il n’y avait pas la moindre trace d’incendie ; si ce n’est, une flamme bleuâtre brûlant ou plutôt régnant sans chaleur et sans mouvement sur une graisse séreuse provenant de la combustion du corps. On s’efforce vainement d’éteindre cette petite flamme qui continue à brûler encore plus d’une heure. »

Dr Beauregard, Causeries villageoises sur les dangers physiques, moraux et sociaux qui résultent de l’abus des liqueurs fortes, Le Havre, imprimerie Carpentier, 1852, p.68.

Le XIXème siècle : la femme victime, coupable et militante

Au XIXème siècle, celui de la démocratisation du boire, tout le monde a accès à toutes les boissons (vin, bière, cidre et spiritueux, qui se multiplient alors). C’est aussi le siècle de la stigmatisation du boire. Chacun se met à boire, parfois jusqu’à l’excès, de façon assez tolérée. Le seuil de tolérance reste très élevé durant longtemps, surtout pour les hommes, témoignant d’un phénomène d’alcoolisation généralisée allant jusqu’au culte de la bouteille (doc.8). Il semble que les choses se noircissent à compter du milieu du XIXème siècle. Les travaux de célèbres psychiatres tels que Magnus Huss favorisent peu à peu une dénonciation du « trop boire » avec la stigmatisation de l’alcoolisme chronique. Le Suédois Magnus Huss écrit De l’alcoolisme chronique, en 1849. Commence alors une double vague de recherches sur les effets de l’alcool dans le domaine somatique et psychique. Le buveur devient un « dégénéré ». Nous voyons des illustrations de cette pensée à travers le dessin d’un homme interné pour « folie alcoolique » (doc.9) ou une affiche du Docteur Legrain qui nous montre les hallucinations du buveur, tandis que la femme est en posture de victime (doc.10).

 

Ces deux facettes, victime/coupable, apparaissent très vite. Après les « passions » du XVIIIe siècle, les psychiatres vont identifier des « manies » spécifiques aux femmes. La kleptomanie en fait partie, l’alcoolomanie en étant une autre forme (doc.11). Une gravure nous montre une domestique prenant un verre d’alcool à la dérobée, conjuguant les deux vices, à moins qu’il ne s’agisse de deux maladies addictives. En fait, le concept de maladie psychiatrique semble très souvent revenir et dériver vers le vice.

 

Une autre manie consiste, pour ces sociétés très sexistes du XIXème siècle, à voir dans le « féminisme » – le mot est d’époque – un danger social évident. Ces féministes sont toujours représentées comme de grandes buveuses, ajoutant en quelque sorte de la dangerosité sociale à un comportement difficile. Ces femmes sont aussi fumeuses et ont tous les vices, réclamant leur égalité d’avec les hommes, à l’image de « la canotière » dessinée dans Le Journal amusant en 1863 (doc.12).

 

Une nouvelle image de la femme qui boit apparaît ainsi. Des images traditionnelles de la buveuse excessive perdurent néanmoins, comme le montre une carte postale censée dénoncer les « mégères », « pochetronnes », « poivrotes », et compagnie selon un vocabulaire extrêmement riche et disqualifiant (doc.13 et 14).

 

Les artistes prêtent leur concours à cette tendance. Picasso, Degas, Félicien Rops, ou Spilliaert nous montrent ainsi des visages de figures de femmes hallucinées par l’alcool et des femmes perdant toute leur féminité au contact de l’alcool. La femme est bel et bien coupable, semblent nous dire ces tableaux de Buveuse d’absinthe (doc.15).

 

L’iconographie se développe encore au « siècle de l’image »[2]. Elle colporte les paradoxes. La revue L’Assiette au beurre nous montre en 1903, avec la légende « v’la toujours un litre de saisi », une femme arrêtée par deux gendarmes suite à l’adoption, en 1873, de la première loi punissant l’ivresse publique et manifeste (doc.16). Au même moment, la femme tentatrice pousse à boire dans la publicité illustrée qui remplace la traditionnelle réclame (doc.17). Cet enrôlement de la femme à des fins commerciales va durer. Jusqu’à l’adoption de la loi Evin (1991), la femme-sujet s’effacera devant l’objet des convoitises.

 

A l’inverse, bien des illustrations louent la femme dévouée à son mari et à ses enfants, victime des coups que veut lui porter son époux ivre (doc.18). De nouvelles figures de femmes « publiques » affichent leur volonté féministe d’égalité et d’émancipation, non plus pour la liberté de boire « comme un homme », mais pour réclamer leur participation à la vie politique afin de mettre à bas l’alcool. La typologie des buveuses se diversifie encore pour faire une place à l’image de la nouvelle « sainte femme », celle qui, abstinente, va s’engager dans les bataillons de l’antialcoolisme. La Société française de Tempérance – qui bien plus tard prendra le nom d’ANPAA – est fondée en 1872. Elle compte dès l’origine près de 10% de femmes parmi ses mes membres, toutes « femmes de » notables, engagées dans une noble cause. En 1899, l’épouse du célèbre « antialcooliste » le docteur Legrain[3] fonde l’Union Française des Femmes pour la Tempérance (UFFT) qui veut « répandre les principes et les pratiques de l’abstinence totale de toute boisson enivrante par tous les moyens légaux qui sont en son pouvoir ». La vague prohibitionniste, partie des Etats-Unis, gagne l’Europe. Le mouvement féministe de seconde génération, plus tournée vers les causes sociales, y voit un bon moyen de faire avancer ses thèses. Une affiche de l’Union des Françaises Antialcooliques, forme années 20 de l’UFFT, réclame alors le droit de vote afin d’arracher au Parlement l’interdiction du boire (doc.19). Ce féminisme des bonnes œuvres traverse les guerres mondiales et le premier XXe siècle. Il confirme la valeur de l’abstinence pour que la femme assure ses rôles traditionnels.

 

  • « l’égalité d’intelligence entre l’homme et la femme n’existe pas. Ce n’est pas exclusivement ou généralement, ni dans l’Art, ni dans les Lettres, ni dans la domination, que la femme atteindra sa fin : Elle est ordonnée de corps et d’âme pour la maternité et le sacrifice dans le dévouement.
  • Rôles sublimes auxquels elle n’apportera jamais trop de compétences, donc d’intelligente préparation. »
  • Marie-Madeleine Defrance, La psychologie des filles pour l’instruction des garçons, Paris, Editions familiales de France, 1947.

Le second XXème siècle : la peur au ventre

A partir des années 1970 (fin des 30 glorieuses), l’époque est marquée par la peur sociale et la peur du risque. Cette société a peur de tous les risques, quels qu’ils soient. Y compris celui de boire. La présidente de l’INCA, Agnès Buzyn, affirme encore dans le colloque Vino Bravo (30 novembre 2013) que « boire de l’alcool, dès un verre par jour, augmente le risque de cancer ». En somme, pour ne risquer d’être alcoolique, il faut éviter de boire. Des propos fort peu scientifiques, émis au nom d’un « principe de précaution » qui tend à dicter les conduites.

 

La société multiplie les alertes, comme le montrent des affiches soulignant les dangers que crée l’alcool pour la sécurité routière. La production de statistiques des mortalités routières se systématise mais ne gagne pas toujours en scientificité, car la méthode de recension utilisée est parfois douteuse. Ainsi cette affiche ne peut convaincre de la dangerosité de l’alcool au volant par la production des seules statistiques (doc.20) : « l’alcool provoque chaque année 57% des accidents graves » : en fait,- nous l’avons vérifié -, si 57% des personnes décédées sur la route étaient bien cette année là sous l’influence de la boisson, la plupart des tués étaient des piétons, non des automobilistes ! Avec plus de prudence, l’association de Prévention routière indique aujourd’hui simplement que « l’alcoolémie positive d’un conducteur est présente dans les accidents causant 30,9% des tués sur la route » mais ajoute que la mortalité routière relève d’un faisceau d’éléments. Là seulement la distinction des sexes n’est pas opérée. La femme qui boit est pourtant stigmatisée en proportion de la peur sociale face aux risques associés. Ainsi les affiches qui prohibent toute boisson alcoolisée aux femmes enceintes (doc.21). Le radicalisme des représentations ne cesse pas (doc.22).

 

La femme fait donc les frais de ce développement de la peur. Les hommes de l’art continuent à établir la « distinction » bourdieusienne. Le Docteur Michel Fontan, depuis le CNDCA, fournit son point de vue sur l’alcoolisme au féminin au début de la période : « La femme dissimule son alcoolisation et met en œuvre des artifices divers et inattendus pour camoufler les bouteilles ou masquer les signes de son intoxication »[4]. Quarante ans plus tard, le diagnostic est le même : « les femmes présentent une sensibilité particulière à l’alcool et sont de ce fait plus exposées que les hommes au danger de l’alcoolisme. L’alcoolisme féminin a tendance à se compliquer plus vite que celui des hommes car le métabolisme de l’alcool est différent chez la femme et son foie est beaucoup plus vulnérable. L’alcoolisme est également vécu différemment chez elle : il s’agit d’une pratique plus solitaire, dissimulée, qu’accompagne un fort sentiment de culpabilité et qui donne lieu à un fréquent déni »[5].

 

Mais dans le même temps, la buveuse se rebiffe et semble sortir de ce silence. Elle ose briser le tabou. L’alcoolisme exprime alors la peur sociale, une peur genrée en somme. Les femmes prennent la parole, même quand elles boivent[6]. Nous voyons apparaître des écritures de femmes qui se libèrent enfin. Des malades avouent au cours d’entretiens[7]. D’autres le disent ouvertement, par provocation : « au départ, j’ai bu du whisky, du calvados, ce que l’on appelle les alcools fades, de la verveine du Velay – le pire dit-on pour le foie. En dernier, j’ai commencé à boire du vin, et je ne me suis jamais arrêté. Dès que j’ai commencé à boire, je suis devenu alcoolique. J’ai laissé tout le monde derrière moi. J’ai commencé à boire le soir, puis j’ai bu à midi, puis le matin, puis j’ai commencé à boire la nuit. Une fois par nuit, puis toutes les deux heures… »[8]. Dans l’élan des luttes féministes des années 1970, ces femmes qui boivent revendiquent un droit à la reconnaissance de leur existence, à l’image de Laure Charpentier, née en 1952 : « il ne fait pas bon être une femme alcoolique… Et pourtant, j’ai été cette femme »[9].

Conclusions

Toutes les sociétés boivent. Elles ne cessent de se considérer et de se représenter depuis le fond du verre.

Le boire est une manière de considérer l’état mental d’une société et les rapports hommes/femmes ((quiétude/inquiétude; sexisme/égalitarisme). Les sociétés se construisent sur une différenciation identitaire des sexes entre deux pôles, le masculin et le féminin, au sein d’un même genre. Elles oscillent, comme un ivrogne, entre les deux formes du genre.

 

Genre Valeurs, attitudes Monde Caractère addictif
féminin Douceur, abnégation, passivité silence Honteux
masculin Pouvoir,Autorité,

Force

 

ostentation provocant

 

Toutes les femmes boivent sous le regard sociétal et le regard porté sur les femmes qui boivent est sans indulgence compte tenu de leur fonction sociale (épouses, mères, travailleuses). Les femmes seraient « naturellement » excessives et la culpabilisation est quasi pérenne. L’aube d’un siècle nouveau, plus frileux que jamais, ne laisse pas d’inquiéter.

Il existe, bel et bien, une culture des femmes. Celle-ci est affaire d’habitus et d’héritage. « Le mode vie des femmes, leur place et leur statut dans une culture ambiante partagée produisent certains traits culturels particuliers, qu’elles tendront à signifier dans leurs préférences et leurs gestes, et qui peuvent changer si les conditions de leur formation sont modifiées »[10]. Nul doute que la prise en charge des malades alcooliques ne doive tenir compte de cette culture spécifique héritée.

Bibliographie sommaire

Bourdieu (Pierre), La domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998.

Dermenjian (Geneviève), Jami (Irène), Rouquier (Annie) et Thébaud (Françoise), La place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte, Paris, Belin, coll. « Mnémosyne », 2010.

Héritier (Françoise), Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

Nahoum-Grappe (Véronique), Le Féminin, Paris, Hachette, coll. « Questions de société », 1996.

Nourrisson (Didier), Le cru et la cuite. Histoire du buveur, Paris, Perrin, 2013.

Nourrisson (Didier), Au péché mignon. Histoire des femmes qui consomment jusqu’à l’excès, Paris, Payot, 2013.

Thébaud (Françoise), Ecrire l’histoire des femmes et du genre, Paris, ENS éditions, 2007.

Valleur (Marc), Matysak (Jean-Claude), Les addictions : panorama clinique, modèles explicatifs, débat social et prise en charge, Paris, Armand Colin, 2006.

Les sources imprimées sont indiquées en notes. Les sources iconographiques sont publiées dans le cahier central de l’ouvrage (22 documents).

 

[1] Jules-Marie Richard, La vie privée dans une province de l’Ouest. Laval aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, E. Champion, 1922.

[2] S. Michaux, J.-Y. Mollier, N. Savy (dir.), Usages de l’image au XIXe siècle, Paris, éditions Créaphis, 1992.

[3] Didier Nourrisson, « Marcel Legrain, apôtre de la tempérance », 134e Congrès des Sociétés historiques et scientifiques sur le thème « célèbres ou obscurs, hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire », Bordeaux, 2009. Actes non encore publiés.

[4] Dr Fontan, « L’alcoolisme féminin », Alcool ou Santé, revue du Comité National de Défense Contre l’Alcoolisme, 1972.

[5] Dictionnaire des drogues et des dépendances, Paris, Larousse, 2009, art. « alcoolisme », p.48.

[6] Dernières lectures : Anne Guillou, Gisèle ou la vie rebâtie, (Rennes, PUR, 1993), Julie Rosselli, Du rouge aux lèvres. Je suis alcoolique, mais ça ne se voit pas, (Paris, K. et B. éditeurs, 2006) ; Elaine Hascoët, La buveuse d’encre, (Paris, Cheminements éditeur, 2009), Lawrence Block, Entre deux verres, (Paris, Calmann-Lévy, 2011).

[7] Michèle Costa-Magna, Les femmes et l’alcool. La fontaine de Lilith, Paris, Noël, 1981.

[8] « Duras parle à Jérome Beaujour », La Vie matérielle, Paris, POL, 1987, p.20-25.

[9] Laure Charpentier, Toute honte bue, Paris, Denoel, 1988, « Introduction ». Auparavant, Laure Charpentier, L’amour en plus, 1976.

 

[10] Véronique Nahoum-Grappe, Le féminin, Paris, Hachette, coll. « Questions de société », 1996.